Klout : un outil influent dans le monde professionnel ?
Tout a commencé il y a un an, alors que le canadien Sam Fiorella cherchait un nouveau poste après 15 ans en tant que responsable marketing pour des entreprises telles qu’AOL, Ford et Kraft. Fiorella, qui avait pourtant fait preuve de ses qualités professionnelles dans ses précédents emplois, était simplement éliminé lors de ses entretiens d’embauches à cause de son inexistence sur les réseaux sociaux.
L’homme a en effet été pris de cours lorsque son employeur lui a demandé quel était son score sur Klout, un site internet qui permet de mesurer son influence sur Twitter et Facebook sur une échelle allant de un à cent. Après avoir avoué qu’il ignorait l’existence du site, Fiorella a eu l’heur d’apprendre que son score était de 34, puis a été congédié.
Six mois plus tard, après avoir ardemment travaillé sa e-réputation, son score s’élevait à 72 et les offres d’emploi affluaient. « Quinze ans de réussites n’étaient pas aussi important que ce chiffre, » explique-t-il.
Le coq français tweetera-t-il, quand les poules auront des dents ?
Si aujourd’hui, cette histoire semblerait tout à fait invraisemblable dans l’Hexagone et passe pour une excentricité d’outre-Atlantique, il n’est pas impossible qu’entretenir sa réputation sur internet devienne bientôt un prérequis pour certains postes. On peut par exemple d’ores et déjà constater que François Hollande obtenait un score de 86 sur Klout quand celui de Nicolas Sarkozy n’était que de 52.
Nous serions donc peut-être, même en France, plus prompts à être touchés par les personnes influentes sur le net dans nos opinions, nos goûts et nos idées. L’idée de leader d’opinion a été théorisée dès les années 1950 par les sociologues américains Elihu Katz et Paul Lazarsfeld dans Personal Influence (1955) ; ils y montraient que le média le plus influent sur les électeurs américains était plutôt leurs amis, famille et connaissances directes que la presse traditionnelle. Ce constat se vérifie manifestement aujourd'hui avec l’importance que peuvent prendre les réseaux sociaux en termes d’opinion.
Il n’est donc pas impossible que, dans tous les métiers de communication ou de marketing, qui impliquent de véhiculer des images et des opinions, les réseaux sociaux prennent l'ampleur que l’on peut observer en Amérique du Nord. Klout permettrait-il donc d’évaluer un aspect de son employabilité future en France-même ?
Quid de Klout ?
Le cas de Sam Fiorella peu amorcer une réflexion sur la pertinence des indices d’influence sur les réseaux sociaux. Klout fonctionne notamment grâce à un algorithme basé sur la quantité de followers Twitter et de fans et/ou amis Facebook, ainsi que sur le pourcentage de publications obtenant des like et/ou étant retwettés. Interagir avec quelqu’un dont le score Klout est élevé permet aussi d’améliorer son propre score.
Ainsi une personnalité telle que Justin Bieber peut avoir un score Klout de 100 – soit le maximum – et Ron Conway, l’un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley, un score de 48. Cela peut aisément s’expliquer au fait que la personnalité pop juvénile ait 18 millions de followers sur Twitter et reçoive des centaines de milliers de messages par jour sur son mur, quand l’investisseur californien ne publie pas plus de quelques tweets par mois. Que Justin Bieber soit considéré comme la personnalité la plus influente du web 2.0. peut certes être tourné en dérision, quand ça ne reste pas en travers de la gorge, mais pourquoi alors Klout a-t-il autant de crédit outre-Atlantique ?
C’est Joe Fernandez, alors âgé de 30 ans, qui a eu l’idée de créer Klout en 2007. Etant condamné à ne pas pouvoir parler pendant plusieurs mois après une opération de la mâchoire, il s’est pris de passion pour les réseaux sociaux à peine émergeants, qui sont devenus alors son meilleur moyen de communication. Il publiait ses impressions sur des jeux vidéos, recommandait des quartiers à visiter ou des restaurants à essayer, et s’est ainsi très vite rendu compte du potentiel que pouvaient avoir les médias sociaux en termes de micro-influence et d’opinion : le bouche à oreille ne s’était jamais étendu aussi vite, ni aussi loin auparavant. Klout a donc été créé comme outil pour gagner en influence sur les réseaux sociaux en partant de rien, en bref : un vrai rêve de self-made man américain.
Cependant, comme le souligne Xavier de Mazenod, spécialiste de la e-réputation et co-auteur du livre Influence et réputation sur l'Internet, "C'est un moyen de flatter l'ego des hyperactifs du Web, mais certainement pas de mesurer leur influence sur autrui. Pour cela, c'est la qualité de la relation qui importe, pas la quantité". En effet, avoir un score Klout élevé grâce à une activité frénétique sur Facebook et/ou Tweeter n’indique pas forcément que l’on est une personne influente : une vidéo de chatons obtiendra toujours plus de réactions qu’un article de fond sur une question de société, c’est cependant le second qui aura une réelle influence sur les visiteurs de la page ; le premier est distrayant, le second est influent.
Conkloutions
Nous pouvons dire en somme que l’ampleur de Klout risque certes de s’étendre à nos terres d’irréductibles. Les métiers d’influence, liés à une image publique, ne tarderont sûrement pas à y avoir affaire, si ce n’est pas déjà le cas pour les personnalités les plus à la pointe. De là à annoncer la toute-puissance de l’empire Klout, le ciel nous tomberait sur la tête : l’art de vivre à la gauloise continue de faire voir les technophiles les plus passionnés – lâchons le mot : les geeks – comme de gentils asociaux, et les accros aux réseaux sociaux pour ce qu’ils sont : des accros. Ainsi un score Klout élevé pourrait-il tant chez nous être un vecteur d’emploi qu’un handicap quand il est en passe de devenir aux Etats Unis et au Canada un critère d'embauche.